Tunis, Cité de la Culture. Le salon BIG TECH Africa 2026 ouvre ses portes ce 13 octobre, dans un contexte qui n'a rien d'anodin. Alors que les puissances occidentales multiplient les restrictions d'accès aux outils informatiques majeurs (clouds, semi-conducteurs, modèles d'IA), l'Afrique se retrouve face à une question existentielle : comment garantir sa résilience numérique sans basculer d'une dépendance à une autre ?
La dépendance, cette lame de fond
Les chiffres donnent le vertige. Selon la Banque mondiale, environ 60 % des flux de données africains transitent encore par l'Europe, chaque gigaoctet supportant une « taxe de transit » d'environ 30 % . Cette architecture coloniale du numérique a un coût : financier, stratégique, politique.
La dépendance n'est pas qu'infrastructurelle. Elle est aussi logicielle. 70 % des plateformes de gouvernement électronique africaines reposent sur des bases de code propriétaires occidentales, selon une analyse publiée par *China Daily* . Chaque licence, chaque mise à jour, chaque audit devient une négociation de souveraineté. Et lorsque les menaces géopolitiques se matérialisent ( sanctions, restrictions d'exportation, pressions diplomatiques ), ce sont des pans entiers de l'administration qui vacillent.
Le constat est d'autant plus amer que l'Afrique n'est pas en retard technologiquement. Elle est en état de capture infrastructurelle. Comme le souligne cette même analyse, « la question n'est pas de savoir si l'Afrique se connectera, mais qui écrira les règles de cette connexion — et si ces règles mèneront à la dépendance ou à une transition équitable » .
Les signaux d'une contre-offensive
Face à cette réalité, une dynamique s'enclenche. Timide, fragmentée, mais réelle.
En Tunisie, le Conseil d'affaires Tunisie-Afrique a lancé en juin 2026 l'Alliance pour la souveraineté technologique en Afrique (STA). Ce consortium panafricain fédère les acteurs tunisiens des télécoms, de l'IA, de la cybersécurité et des services numériques à forte valeur ajoutée. L'ambition est claire : répondre collectivement aux « projets structurants » du continent plutôt que de laisser chaque État négocier seul face aux géants étrangers.
Au Kenya, la mise en service de Servernah Cloud à Nairobi marque une rupture. Hébergée au sein du centre de données hyperscale iXAfrica (22,5 MW), cette plateforme est présentée comme le premier cloud souverain et infrastructure d'IA du pays, conçue pour les charges de travail critiques et réglementées . L'argument économique est massue : chaque dollar dépensé pour un cloud étranger est une valeur qui ne reste pas en Afrique.
Au Nigeria, en RDC et en Afrique du Sud, le partenariat entre Open Access Data Centres (OADC) et UniCloudAfrica vise à héberger une infrastructure cloud souveraine et d'IA au sein de installations neutres vis-à-vis des opérateurs . La logique est la même : créer les conditions matérielles d'une souveraineté réelle, pas déclarative.
En Algérie, le salon Global Africa Tech 2026, tenu en mars à Alger, a réuni 5 000 participants autour d'un thème sans ambiguïté : « Tous les réseaux, une seule convergence ». Le président Tebboune y a appelé les nations africaines à « maîtriser la circulation de nos données, produire nos propres services et créer de la valeur ajoutée sur nos territoires » .
L'infrastructure comme fondation : le cas EO Data Center
Parmi les acteurs qui incarnent cette dynamique, EO Data Center (Tunisie) figure au rang des sponsors Gold de BIG TECH Africa 2026. Sous l’impulsion de son Directeur Général, Achraf NAFFETI, l’entreprise s'est positionnée sur le segment des centres de données souverains, une brique indispensable à toute stratégie de cloud local.
Mais la Tunisie ne s'arrête pas là. Un projet de cluster de centres de données durables est en cours de développement dans la zone franche de Bizerte, à 2 km de la station d'atterrissage des câbles sous-marins, à 1,5 km de la principale sous-station électrique à haute tension et à 1 heure de l'aéroport international de Tunis. Objectif affiché : fournir une capacité de calcul haute performance à l'Europe avec une latence inférieure à 10 millisecondes . Un positionnement qui n'est pas sans ambiguïté : servir l'Europe tout en prétendant à la souveraineté africaine.
Les câbles : le nerf de la guerre
Impossible de parler de souveraineté numérique sans évoquer l'infrastructure physique. Le câble sous-marin 2Africa, long de 45 000 km et connectant 33 pays, est entré en service fin 2025. Porté par Meta aux côtés d'opérateurs comme Vodafone, Orange, China Mobile International et le Bayobab de MTN, il est présenté comme le plus grand système de câbles sous-marins au monde .
Son modèle open access ( tout opérateur peut acheter de la capacité à des conditions transparentes ) est une avancée. Mais la fragilité demeure : plus de la moitié de la bande passante internationale africaine transite par seulement cinq pays. En 2024, des coupures au large de l'Afrique de l'Ouest ont privé 13 pays de connectivité simultanément .
La concentration reste le talon d'Achille. Un câble coupé, et c'est une région entière qui bascule dans le silence numérique.
Le piège de la « souveraineté sous tutelle »
L'Afrique doit se garder d'un piège rhétorique : celui de la souveraineté concédée. Certains projets d'infrastructure « offerts » ou financés par des puissances étrangères deviennent des rentes permanentes pour les entreprises tech du pays donateur. Comme le formule crûment l'analyse de China Daily, « trop d'États africains ont reçu des infrastructures numériques "gratuites" qui se transforment en annuités permanentes pour les firmes technologiques du pays donateur » .
La véritable souveraineté ne se décrète pas. Elle se mesure à la capacité de mettre à jour, auditer et abandonner un système sans permission externe. C'est cette résilience-là qui manque encore.
Ce que BIG TECH Africa 2026 doit incarner
Le salon tunisien, avec ses 4 000 participants et ses 100 intervenants, se veut « une plateforme » plutôt qu'un simple événement ( https://bigtech.africa ). Son positionnement « Sud-Sud assumé » ( Afrique, Golfe, Asie, diaspora, avec l'Europe comme partenaire et non comme horizon unique ) traduit une prise de conscience.
Mais les salons ne font pas la souveraineté. Ce sont les actes qui comptent. L'Afrique a les talents, les besoins, et désormais une partie des infrastructures. Ce qui manque, c'est une coordination continentale qui transforme des initiatives dispersées en un écosystème résilient.
La question n'est plus de savoir si l'Afrique peut être souveraine numériquement. La question est de savoir si elle le sera avant que les verrous ne se referment. Et sur ce front, le temps n'est plus un allié.